Les questions de l’avenir: que peut un espace face à une ville sous pression?

À Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo, la jeunesse grandit entre l'urgence de survivre et le désir profond de créer. Les villes traversées par l’instabilité produisent souvent deux types de lieux : ceux où l’on se protège du réel, et ceux où l’on apprend à le transformer. L'espace Kipaji appartient explicitement à la seconde catégorie. Il n’est pas un modeste centre culturel de plus dans le paysage associatif local, il est un laboratoire social discret où s’expérimente une autre manière d’être jeune en Afrique urbaine aujourd’hui.
À quoi reconnaît-on un espace réellement utile à sa communauté ?
À la qualité des trajectoires qu’il rend possibles. Ici, la formation n’est pas un slogan car elle prend la forme de compétences concrètes, de la prise de parole à la création visuelle, de l’art comme langage commun à la pensée stratégique. La créativité n’y est pas esthétisée car elle est politisée au sens noble, c’est-à-dire reliée à la capacité d’agir sur son environnement. Dans une ville comme Goma, créer n’est pas un luxe, c’est un geste de résistance quotidienne.
Un tel lieu devient-il vital pour les jeunes ?
les institutions formelles, souvent saturées ou déconnectées, laissent peu d’espace à l’expérimentation personnelle. Kipaji comble ce vide par l’éducation informelle : on y apprend en faisant, en débattant, en se trompant. On y découvre que le talent n’est pas une exception réservée à quelques élus, mais une ressource sociale à cultiver. Comme l’écrivait Cheikh Anta Diop, « les peuples qui n’écrivent pas leur histoire la subissent ». Kipaji, à sa manière, permet aux jeunes d’écrire une histoire locale par la création et l’initiative. Majoritairement, des jeunes, des étudiantes, des artistes émergents, des acteurs communautaires. Ce mélange est précieux : il casse les silos entre “créatifs”, “intellectuels” et “militants”. La présence assumée de programmes dédiés aux jeunes femmes donne aussi un signal politique explicite dans un contexte où l’espace public reste largement masculinisé. Ici, l’inclusion n’est pas une ligne dans un rapport d’activité ; elle se joue dans la manière dont on distribue la parole et les opportunités.
Comment un lieu local dialogue-t-il avec le monde ?
Par l’image, par le récit et par la mémoire. Instagram devient un prolongement naturel de l’espace physique. On y voit des visages, des gestes, des fragments de transformation. La communication ne sert et à attirer des partenaires, elle fabrique une narration positive de la jeunesse de Goma, trop souvent réduite dans les médias à la figure de la victime ou du déplacé. À ce titre, Kipaji produit un contre-récit visuel et une esthétique de la dignité ordinaire.
Peut-on parler d’impact sans tomber dans l’auto-célébration ?
La vraie mesure se lit dans la durée par les jeunes qui reviennent, qui deviennent formateurs à leur tour et qui créent ailleurs des microespaces d’initiative. Naissent ainsi les écosystèmes culturels par capillarité. Le philosophe Achille Mbembe rappelle que l’Afrique contemporaine se pense dans la circulation des idées et des pratiques, pas dans l’isolement des projets. Kipaji, en s’ouvrant à des partenariats et à des formats plus larges, s’inscrit dans cette logique de circulation.
Quels horizons pour demain sans trahir l’esprit d’origine ?
L’expansion est une tentation naturelle : résidences artistiques, incubateur de talents, déploiement dans d’autres quartiers. Le risque serait de devenir une “marque de projet” déconnectée du terrain. Le défi est donc de croître sans se bureaucratiser, de rester poreux aux besoins réels de la communauté. Comme le disait Ngũgĩ wa Thiong'o, « la culture n’est pas un décor, elle est le terrain même de la lutte pour la dignité ». Tant que Kipaji restera ce terrain vivant, ancré dans les usages quotidiens de la jeunesse de Goma, son utilité ne fera pas débat.
Au fond, l’Espace Kipaji pose une question fondamentale mais radicale : que devient une ville quand ses jeunes disposent d’un lieu pour penser, créer et se projeter ensemble ? La réponse ne tient pas dans un slogan de projet. Elle se construit, jour après jour, dans ces micro-espaces où l’on apprend que le talent n’est pas seulement un don individuel, mais une responsabilité collective.
Au-delà des murs et des programmes, Kipaji raconte quelque chose de plus large sur l’Afrique urbaine contemporaine, dont l’émergence de lieux hybrides, ni tout à fait institutionnels, ni complètement informels, où se fabrique une citoyenneté culturelle. Ces espaces ne promettent pas de solutions miracles aux fractures sociales. Ils réapprennent cependant à une génération à se penser comme force de proposition, et comme public cible de projets venus d’ailleurs. Peut-être que l’enjeu le plus profond est là, celui de faire comprendre que l’avenir ne se décrète pas depuis des bureaux ou des discours, mais qu’il se tisse dans ces laboratoires du quotidien, où la jeunesse apprend à transformer ses fragilités en puissance collective.